Avec le numérique, le marché de la photo, qui s’était un peu endormi, s’est réveillé, et s’est considérablement transformé. Le reflex a pris un essor sans précédent me semble-t-il, avec près de 30% de part de marché en 2009. Cela veut dire qu’un appareil photo vendu sur trois est un reflex. Mais cet âge d’or du reflex est-elle justifiée, et va-t-elle durer?

Je vais maintenant jouer à l’analyste de marché, en vous livrant quelques idées que j’ai accumulé sur papier depuis quelques mois, et qui finalement prennent du sens, avec l’arrivée des compacts à optiques interchangeables.

L’âge d’or des reflex

Je pense que cet engouement pour le reflex correspond à trois phénomènes:

  • d’un point de vue purement marketing, les reflex sont plus intéressants: un boîtier seul ne sert à rien, il faut donc des objectifs, des filtres, … bref, une plaïde d’accessoires, alors qu’un compact se suffit à lui-même. Cet argument a conduit les constructeurs a faire le forcing sur ce marché, en le popularisant,
  • les compacts, au début du numérique, n’offraient pas une très bonne qualité d’image dès que l’on montait un peu dans les ISO.
  • le numérique a fait apparaître de nouveaux acteurs sur le marché de la photo. Les constructeurs traditionnels Pentax, Canon, Nikon, Olympus ont dû faire face à des « électroniciens » comme Panasonic, Samsung … Cette concurrence a fait chuter les prix des compacts, les marges ont baissé, et il est assez difficile de se différencier des autres. Pour les « traditionnels », le marché du compact est devenu beaucoup moins attractif, et ils se sont donc renforcé sur le secteur ou ils étaient les plus forts.

Conséquence de tout cela: beaucoup de reflex se sont vendus et se vendent encore.

Avantages et inconvénients

Pour moi, cet âge d’or du reflex va s’épuiser pour une raison principale: le seul critère de qualité des images, ne suffit plus à cacher les points négatifs des reflex qui

  1. sont encombrants, et lourds,
  2. en mode automatique, ne fournissent pas de résultats aussi flatteur que les compacts (ou ne font pas mieux),
  3. nécessitent des changements d’optiques,
  4. ne correspondent plus à la façon dont les gens prennent des photos,
  5. demandent des connaissances, pour être exploités correctement, connaissances que n’ont pas la plupart des propriétaires de reflex aujourd’hui.

L’argument 1 est évident: un compact se glisse dans la poche, un reflex nécessite au minimum un étui. Si l’on ajoute un flash et une optique supplémentaire, il faut un sac.

L’argument 2 m’a toujours amusé: Les photos prises en mode automatique, avec un reflex, sont souvent moins flatteuses que celles prises par un compact (toujours en automatique). J’en entends déjà certains crier au scandale: oui je suis d’accord, les compacts ont tendance a trop pousser les traitements, et les couleurs des photos, mais la plupart des utilisateurs s’en accommodent très bien, et trouvent les photos des reflex un peu fades. Cependant, dès que la luminosité diminue, les reflex reprennent largement la main.

L’argument 3 est également un point important: devoir changer d’optique dès que l’on veut changer de gamme de focale est quelque chose d’assez désagréable, et enlève toute possibilité de faire des photos « à la volée ». Nous le voyons bien aujourd’hui: tous les constructeurs se sentent obligés de sortir des trans-standards « extrêmes » du type 18-200mm.

L’argument 4 est une conséquence directe des libertés qu’offre le numérique: nous pouvons prendre un nombre quasi illimité de cliché, sans surcoût. La notion de bloc-notes apparaît de plus en plus: nous prenons de plus en plus de photos, de tout et n’importe quoi. Certes, nous voyons toujours les photos traditionnelles, posées, mais de plus en plus, nous voyons des gens tenter des photos dans des positions ou dans des endroits insolites.
Le numérique nous donne cette liberté « créative », et les compacts ont peu de limite dans ce domaine, alors que les reflex, eux, ne peuvent pas passer partout.

L’argument 5 est assez terrible à constater: combien d’utilisateurs de reflex utilisent autre chose que le mode automatique? Lorsque je croise un photographe, j’essaie d’apercevoir ce qu’il utilise, et comment (quel optique, et quel mode), et je suis souvent consterné: une écrasante majorité utilise le mode entièrement automatique (ouverture, vitesse, iso automatique), un poignée ose le mode P, et un nombre infime utilise les autres modes (modes priorités ou manuels). Hors, comme discuté au point 2, les modes automatiques ne donnent pas forcement les meilleurs résultats.

Certains vont me demander, mais que reste-t-il aux reflex? Je dirais qu’il leur reste, ce qui a toujours intéressé les utilisateurs « historiques » du reflex:

  • La visée optique, précise, et insensible à la luminosité,
  • La qualité des optiques: il n’y a pas de contraintes, ni de poids, ni de taille,
  • Le mode manuel.

Face a tous ces inconvénients, les constructeurs ont tenté quelques initiatives, en ajoutant des fonctions « périphériques »: les reflex embarquent maintenant de la vidéos, permettent la visée électronique, offrent des écrans orientables, et nous voyons apparaître de plus en plus d’optiques trans-standards, comme 18-200mm par exemple.

Cela suffit-il? Je ne pense pas, d’autant qu’en 2009, une porte s’est ouverte.

Un nouveau marché

Jusqu’à présent, les constructeurs segmentaient très méticuleusement leur gamme: petits capteurs pour les compacts, capteurs plus gros pour les reflex. Conséquence immédiate: la qualité des images restants inférieures sur les compacts, beaucoup d’entre nous restaient sur le marché des reflex.

En 2009 est apparu le fameux format micro 4/3. Au départ, nous ne pouvons pas vraiment dire que cette annonce ait suscité beaucoup d’enthousiasme. La sortie du premier modèle dans ce format, a généré plus de curiosité que d’engouement.

Le vrai démarrage est venu du E-P1 d’Olympus, qui a su ajouter la dose de design et de marketing suffisante pour faire de son produit quelque chose de différent (et donc d’intéressant).

Olympus Pen E-P1

Ce type d’appareil ouvre deux brèches:

  • Technique: même s’il reste de taille réduite, les capteurs embarqués sont plus grands que les capteurs de compact. Cela permet de faire des photos de meilleure qualité, et surtout d’avoir un meilleur comportement à ISO élevés. Le fait de pouvoir changer les optiques permet d’améliorer également la qualité,
  • Design/Marketing: cette brèche là est béante! En effet, le format proposé ouvre la porte a un domaine au moins aussi vaste que celui des boîtiers reflex. Nous allons voir apparaître des boîtiers bijoux, des boîtiers experts, des boîtiers que l’on exhibera comme on exhibe aujourd’hui un Leica (avec le snobisme aussi grand que le portefeuille nécessaire à son acquisition).

Le cas d’Olympus est assez édifiant: Le format Micro 4/3 sort, tout le monde s’interroge. Samsung commercialise un modèle: tout le monde le salut, mais sans plus. Il ressemble a un reflex en plus petit. Olympus sort le E-P1, et aussitôt le buzz démarre, simplement parce que le design évoque tout sauf un reflex (sans compter la composante nostalgique, nous y reviendrons).

Parenthèse sur le nom de ces appareils

Lorsque j’ai abordé cet article, une chose m’a beaucoup gêné: comment appelle-t-on ces appareils?
En français, le terme souvent employé est « compact expert ». Mais le Canon G11 est également un compact expert, sans pour autant avoir un objectif interchangeable! D’autres appelle cela des compacts à objectifs interchangeables … pas pratique, trop long à écrire.

Sur les sites anglophones, le terme qui revenait souvent au début était: mirrorless camera (boîtier sans mirroir), ou mirrorless, lenses interchangeable camera. Aujourd’hui, le terme qui semble émerger est EVIL: Electronic Viewfinder Interchangeable Lens.

En attendant d’avoir un terme équivalent en français, je vais utiliser celui-ci.

Fin de la parenthèse

Si cet engouement se confirme, que va-t-il rester exactement aux reflex?
Pour les boîtiers bas de gamme (Canon 1000d, Nikon 3000d), la réponse est rien, et je pense qu’ils seront amenés à disparaître.

Les EVILs sont plus petits, plus légers, offrent un design différent, et sont plus polyvalents. Les clients visés sont directement ceux des boîtiers reflex d’entrée de gamme: des personnes qui veulent avoir une meilleure qualité d’image, mais sans connaissance particulière de la technique photo, et qui veulent plus de liberté de mouvement (légèreté), et de discrétion.

Pour les boîtiers plus haut de gamme, « experts » ou « professionnels », le danger est moins évident, ou moins immédiat. Ils gardent pour eux:

  • La visée optique,
  • Leur taille est un gage de stabilité, de bonne prise en main,
  • La gamme d’optiques qui les accompagnent reste un atout.

Bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle?

Pour les constructeurs, cette tendance est plutôt une mauvaise nouvelle. Finalement, ils vont pouvoir vendre des boîtiers de type compact, mais avec les accessoires des reflex. Ils ne perdent pas grand-chose au change. La nouvelle est moins positive pour les constructeurs traditionnels de reflex (Nikon, Canon, Pentax), qui vont devoir « partager » le marché avec beaucoup plus de concurrents qu’aujourd’hui, et qui ne pourront pas exploiter leurs gammes d’optiques existantes.

Pour les utilisateurs, cette tendance me paraît tout à fait saine. Nous ferons face globalement à trois catégories d’appareils: les compacts, les EVILs, et le reflex. Donc les personnes qui prenaient un reflex uniquement pour avoir une qualité d’image correcte, vont pouvoir s’équiper avec quelque chose qui correspond mieux à leurs besoins et connaissances.

Conclusion

Cette analyse est à prendre pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un ensemble d’idées émises par un photographe amateur, qui s’est pris pendant quelques instants pour un gourou de l’analyse de marché.

Au-delà de cette analyse, il est amusant de constater que, quelle que soit la technologie utilisée, les marchés sont cycliques. Les EVILs correspondent en effet, presque au millimètre près, aux appareils Olympus Pen, et Agfa Optima que nos parents ont utilisé pendant plus de 30 ans (entre les années 60 et 80).

Agfa Optima & Olympus Pen

Nous pouvons l’interpréter de différentes façons. Personnellement, j’ai choisi la voie « optimiste »: si une formule fonctionne aussi longtemps, c’est qu’elle correspond réellement à ce qu’attend le consommateur. Il est donc normal d’y revenir, même si le marketing des marques ne le souhaite pas forcement.